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Les lauréats de notre concours littéraire : La Babouchka turquoise

30 janvier 2015

La Fiancée vous remercie chaleureusement de votre participation au concours littéraire.
À travers la lecture de tous vos contes, nous avons perçu votre enthousiasme, reconnu votre imagination débordante et votre investissement. Le troisième mot obligatoire, Babouchka turquoise, qui n’est autre que le nom d’un imprimé de notre collection déco de cet hiver, a donné naissance à plus de grand mères russes et de matriochkas que nous n’aurions osé l’imaginer ! Nous avons croisé également des dizaines de princesses tombées sous le mauvais sort d’une affreuse sorcière, et quelques pays merveilleux (colorés), ou tristes et désolés (incolores !). Il y a même eu un privé façon film noir américain qui, à New York, a retrouvé le traîneau du père Noēl. Tant de contes à l’esprit si fiancée, quel plaisir. Le choix fut cornélien, pour ne pas dire impossible.  Mais notre jury a finalement statué sur le parcours d’une poupée solitaire aux yeux turquoise. Une histoire simple, dont le scénario pas anodin réserve une chute pleine de mystère. Le deuxième prix rėcompense un duo de créatrices merveilleuses : Zina et sa grand-mère (surnommée « Babouchka turquoise ») qui, de leurs doigts de fée, créent des robes magiques qui prennent vie au contact de la peau de ceux qui les portent. Le troisième prix a pour élu un poème simple et court qui rebondit sur l’esprit de la Fiancee : la vie sans couleurs n’est pas la vie, du moins pas telle que nous l’aimons chez la Fiancee. Merci encore d’avoir su saisir dans vos histoires l’esprit de la marque.
Merci d’avoir imprimé vos contes d’un bonheur coloré et fantaisiste.

Voici maintenant les trois contes de nos lauréats, en intégralité. Bonne lecture !

Premier Prix : Valérie Strub

«Babouchka turquoise» ou La Fiancée du Père Noël

Depuis des années, elle se tient là, debout, immobile, sur son étagère, au rayon “poupées” du petit magasin de jouets d’un quartier parisien encore préservé. Oh ! Ce n’est pas une de ces poupées trop blondes et trop fardées, à la taille trop fine, à la poitrine trop gonflée, au sourire trop éclatant. Non, son sourire à elle est aussi doux que la promesse d’une part de pain d’épices et d’un bol de chocolat chaud au retour de l’école. Elle n’est pas non plus de ces poupées savantes qui parlent et qui chantent, ouqui disent “Maman” à la petite fille qui les serre dans ses bras, ou au petit garçon, même, parfois, s’il prend l’envie saugrenue à un petit garçon de serrerune poupée dans ses bras. Non, elle est muette comme la mère qui vient d’endormir son enfant, comme la neige qui tombe sur le toit, comme le ciel paisible et calme une nuit de décembre. Elle n’est pas, encore, de ces poupées dociles qui ferment les yeux quand on les couche et les rouvrent dès qu’on les redresse. Ses yeux à elle, étonnamment bleus, d’un bleu presque turquoise, elle ne les ferme jamais. Elle semble avoir été créée pour veiller sur le sommeil des enfants et en calmer les rêves. Non, elle n’est pas une poupée comme les autres. Douce, ronde et potelée, elle est une sorte de matriochka, qu’on aurait oublié d’ouvrir et de regarnir d’elles-mêmes. Revêtue de joyeux imprimés peints avec soin sur son bois lisse, elle se pare d’une jupe rose vif (de ce rose qu’on appelle fuchsia), d’un manteau orange, d’un fichu turquoise assorti à ses yeux, et décoré de fleurs orange et rose, cernées de noir. À côté d’elle, sur l’étagère, une étiquette : “Babouchka turquoise”, suivi d’un prix, dont la référence semble presque incongrue. De mémoire de jouets, on ne sait plus depuis quand elle est là. Les plus anciens se souviennent seulement qu’elle y était déjà à leur arrivée. Entre eux, tant elle leur semble vieille, ils la surnomment “La Fiancée du Père Noël”, certains avec tendresse, d’autres avec ironie. Elle s’en moque. Elle sourit, de son sourire toujours aussi doux. D’où elle vient ? Nul ne le sait. Sauf moi. Et c’est l’histoire que je vais vous raconter ici.Dans mon histoire, il n’y a ni princesse, ni bergère. Personne n’est mort, ou même seulement malade. La nature n’y est pas vraiment hostile, les méchants sont loin et la magie en est absente. Je crois. Allez ! Fermez les yeux et laissez défiler les images…

PREMIER TABLEAU.

Un lac dans la forêt, là, face à vous. La scène pourrait se dérouler en Amérique du Nord ou au Canada, mais nous sommes en Russie. Vous en doutez ? Regardez cette maison sur l’autre rive. Typiquement russe, non ? Nous sommes donc bien en Russie. Voyez cette fillette qui court et se jette dans le lac, en poussant des petits cris, sous les regards bienveillant de sa grand-mère et attentif de son grand-père, ou peut-être l’inverse, ou bien encore les deux. Elle rit, barbote et s’ébroue. Il fait chaud. L’eau est fraîche. C’est l’été.

SECOND TABLEAU.

La table est longue et la tablée animée, les convives nombreux. La nuit est tombée. L’été touche à sa fin. En témoignent la fête qui s’attarde, la fraîcheur du soir, les étoiles claires et les voix lasses. La fillette s’est endormie, la tête sur les bras, bercée par les rires. Plus tard, son père la transportera dans son lit. Mais pour l’heure, l’enfant frisonne. Sa grand-mère pose délicatement sur ses épaules un châle bleu, brodés de fleurs orange et rose, cernées de noir.

TROISIÈME TABLEAU.

La fillette s’éloigne, tenant la main de son père. Sans se retourner, elle fait un geste en direction de sa mère, restée avec vous sur le pas de la porte. C’est la rentrée des classes. Comment je le sais ? Elle porte un cartable et sa plus jolie blouse. Elle va à l’école pour la première fois. Elle est si petite. Elle a hâte. Elle presse le pas. Elle est heureuse. Son père est l’instituteur, supposons-le.

QUATRIÈME TABLEAU.

Le poêle réchauffe cette froide journée d’automne. Sous le châle bleu étendu, que sa grand-mère lui a offert un soir d’été et dont l’enfant s’est fait une cabane, la fillette joue et tousse un peu. Aujourd’hui, elle n’est pas sortie. Le père est sur le point de rentrer. La mère le lui a dit. La fillette le répète à un ami imaginaire. Ou peut-être réel.

CINQUIÈME TABLEAU.

Le grand-père est dans son atelier. Il taille une pièce de bois. Il la tourne, la ponce, la lisse. Il la creuse, pas à pas, prenant garde de ne pas la casser. Mais le bois est dur et ne fend pas. Lentement, la pièce prend forme entre les mains du vieil homme. Elle devient matriochka et se fait plus légère qu’une poupée de chiffon. Mais elle restera unique et ne rejoindra pas les autres jouets de bois posés sur les étagères. C’est une commande particulière.

SIXIÈME TABLEAU.

Assise à sa table devant la fenêtre, la grand-mère peint. Tenant la poupée de bois dans le creux de sa main, elle trempe son pinceau dans la couleur. D’un geste assurée, elle trace une fleur rose sur un fichu bleu, souffle doucement dessus, sourit, et repose la poupée devant elle. Quand la fleur sera sèche, elle en peindra une autre, puis une autre encore, et enfin les uns après les autres, les imprimés de la jupe et du manteau, piochant l’inspiration au gré de sa garderobe. Mais pour l’heure, elle ajoute une bûche dans le poêle, laissant la poupée la couver de son regard turquoise.

SEPTIÈME TABLEAU.

L’enfant, concentrée, tête baissée, guidée par sa mère, découpe la pâte qui fera les biscuits de ce jour de Noël. La grand-mère pousse la porte, pénètre dans la pièce, suivi du grand-père. Vous y entrez avec eux, laissant le père sur le seuil, les bras chargé de bûches. L’hiver est froid, mais la maison est chaude. La vieille femme porte un panier et dans le panier, on aperçoit un paquet, rond comme un bonbon, enveloppé de papier rouge et fermé par un ruban doré. Distraite de sa tâche, l’enfant relève la tête et pose sur vous ces yeux que vous n’oublierez pas, ces yeux si bleus qu’ils semblent faits de la même étoffe que le châle posé près d’elle sur la table, et qu’elle ne quitte plus. Mais une sonnette retentit. L’entendez-vous ? La porte du magasin de jouets s’ouvre. Chose surprenante, en ce lendemain de Noël. Aussitôt, chacun sort de sa torpeur. Le train, arrêté en gare, repart dans un retentissant “tchou tchou”. Voiture de police et camion de pompier, en berne, rallument leurs gyrophares. La caisse enregistreuse de la marchande tinte et la baguette magique de la fée s’éclaire. Une petite fille ravissante se tient sur le pas de la porte. Elle hésite un instant, puis entre hardiment dans le magasin. Une femme lui tourne le dos, tout occupée qu’elle est à secouer son parapluie couvert de neige, à taper ses chaussures sur le perron, à brosser ses vêtements du revers de la main, dans la tentative vaine de laisser l’hiver dehors. La fillette avance lentement dans les rayons trop chargés, ne sachant où poser son regard, passant des tambours aux dînettes, des ballons aux peluches, des cubes aux trottinettes. Elle s’approche des poupées. Les poupées blondes bombent le torse, mais la petite les ignore. Les savantes crient désespérément : “Maman !”. L’enfant ne les entend pas. Les dociles restent sages. La fillette ne les voit pas. Quant à notre “Babouchka turquoise”, notre petite “Fiancée du Père Noël”, elle, se tient toujours là, debout, immobile, sur son étagère. Elle ne cille pas, sourit doucement, comme à son accoutumée, d’un sourire paisible et mélancolique. Elle ne semble même pas surprise quand la fillette s’écrie : “Grand-Mère, regarde cette poupée comme elle est belle. Oh ! Grand-Mère ! Tu m’as promis un cadeau. C’est elle que je voudrais !” La femme à la porte se retourne, posant sur l’enfant des yeux si bleus que les poupées blondes en ont des frissons, que les savantes en restent sans voix, que les dociles préfèrent en fermer les yeux. Elle rejoint la fillette, prend la poupée délicatement, sourit, comme en ellemême, et tend la poupée à l’enfant, en annonçant à voix haute : “Nous prenons cette poupée.” Vous avez deviné, n’est-ce pas ? Inutile de vous en dire plus… Si ? Vous voulez savoir comment une poupée, née dans l’intimité d’un petit atelier d’artisan russe a pu se retrouver sur l’étagère d’un magasin de quartier parisien ? Ah ! Ça, c’est une autre histoire. Une histoire où il est question du Mékong, de M. Fuchs, de givre, d’étoiles et d’une vague émeraude.

Deuxième Prix : Anne et Sophie Vivier

La Fiancée de l’aurore

 Sur une île lointaine, au milieu de la forêt de bouleaux argentés, dans une petite isba toute rose, vivaient une petite fille et sa grand-mère aveugle. L’enfant s’appelait Zina et son aïeule portait depuis très longtemps le surnom de « Babouchka turquoise » car elle n’était jamais vêtue d’une autre couleur que ce bleu troublant, oscillant toujours entre le vert et l’azur.

Leur existence était bien difficile et elles subsistaient à peine de la vente des magnifiques étoffes tissées par Babouchka turquoise et peintes par Zina. Au fil des ans, la grand-mère avait acquis une dextérité sans pareille pour tisser toutes sortes de fils de mille manières différentes : drap de laine épais et souple, soie sauvage caressante, fragile tulle de lin, robuste fil de chiendent pour les coutures, délicat crêpe de fil d’arachnée, aux reflets bleutés pour l’araignée du matin, aux teintes flamboyantes pour celle du soir. L’impression et la peinture des tissus étaient réservés à Zina. Depuis qu’elle était toute petite, Babouchka turquoise avait encouragé son talent pour le dessin et la couleur. De ses pinceaux et de ses tampons de bois sortaient des paysages inspirés par sa forêt natale ou son imagination débordante. Des fleurs généreuses couvraient les châles de laine, des cerfs en rang d’oignons gambadaient sur les rouleaux de toile, des oiseaux chatoyants semblaient prêts à s’envoler.

Mais la beauté des tissus n’était pas la moindre merveille de leurs créations communes. Zina possédait un don transmis de mère en fille, que sa mère, décédée depuis, avait perdu dès lors qu’elle le lui avait offert. Ses imprimés étaient animés d’une vie propre dès que quelqu’un portait l’étoffe. Quand une coquette posait le châle sur ses épaules, les oiseaux se mettaient à chanter, les cerfs à se poursuivre gaiement et chaque fleur exhalait son parfum. Mais si elle était perfide, son caractère était impitoyablement révélé à tous : l’odeur musquée des bêtes se répandait autour d’elle, les fleurs se fanaient et seuls les corbeaux parvenaient à croasser. Ce prodige, connu des villageois, n’arrangeait pas leurs affaires. Malgré la qualité de leur ouvrage, les clients étaient rares car chacun craignait d’être dévoilé. Il n’y avait guère que le ravi du village qui pouvait leur acheter.

Un jour, un messager du tsar arriva dans le village. Il parcourait tout l’empire pour annoncer le mariage du Prince dans un mois. La cérémonie se ferait au petit matin et la Fiancée devait être vêtue d’une robe couleur d’aurore. Toutes les couturières du pays étaient invitées à proposer une toilette sans précédent et l’élue recevrait cent pièces d’or. Aussitôt Zina et sa grand-mère retournèrent chez elle pour se mettre au travail. Au bout de trois semaines, elles avaient fabriqué leur chef d’oeuvre. Elles attelèrent leur caravane turquoise au vieux renne Iouri et partirent au palais. La file des concurrentes était longue et quand vint en fin leur tour elle déballèrent précautionneusement leur paquet. Elles présentèrent au tsar une longue tunique ivoire qui s’éclairait progressivement d’une lueur brillante et rosée, comme la couleur du ciel juste avant le lever du soleil. Le fil pâle de l’araignée du matin avait été finement tissé avec une soie rose saumon. Le bas de la robe était imprimé de silhouettes d’animaux comme des ombres chinoises : chouettes, souris, hérissons, papillons de nuit, biches, renards, écureuils, oiseaux. Les larges manches étaient recouvertes de dentelle. Un corselet de velours clair orné d’étoiles brodées au fil d’or enserrait la taille. Le cou était réchauffé par un petit col de martre blanche. Un voile de brume du matin et de perles de rosée couronnait le tout. Le tsar fut conquis et arrêta immédiatement son choix. Zina et sa grand-mère étaient toutes joyeuses mais craignaient aussi ce qu’il adviendrait une fois la robe portée par la Fiancée. Etait-elle une bonne âme ou une méchante jeune fille au visage d’ange ? Comment les animaux allaient-ils réagir ? Les oiseaux allaient-ils chanter ou croasser ? Sans attendre on fit essayer le vêtement à la promise pour procéder aux derniers ajustements. Les deux couturières n’avaient rien osé dire en espérant que la chance ! serait toujours avec elles. La jeune femme commença à enfiler la tunique magique et Zina retenait son souffle. Une fois tous les boutons boutonnés, la Fiancée se contempla dans le miroir et vit soudain les petits sujets s’animer : les chouettes hululaient gentiment, les souris couinaient et le parfum de l’herbe humide envahit la pièce. Le pari était gagné et Zina et Babouchka turquoise furent récompensées au centuple.

Troisième Prix : Mylène Murot

Petit ballon gris

Noël approche, Petit Ballon Gris s’ennuie, seul au fond de son placard, tout est noir.

Il entend des bruits, des cris, des rires du dehors, il imagine tous ces  trésors.

Tout le monde s’agite, s’occupe, s’affaire, vit.

Papi, Mamie, oncle oscar, La Fiancée de Clément, les jumelles Fleur et Eloïse…

Pas lui……

Il est tout étriqué, tout petit, seul au milieu des vieux jouets, sous les pantalons, les pulls et les caleçons imprimés.

Parfois la porte s’ouvre, il perçoit la lumière, le parfum du sapin, l’air.

Il espère…

Mais ce n’est pas pour lui.

Lui, il est bien au chaud, en toute sécurité, rien ne peut lui arriver.

Justement, il aimerait bien de temps en temps exister autrement.

Se risquer à faire des choses.

Une vie de ballon tout simplement.

Ce soir… pourtant,

les rayons du soleil atteignent l’étagère.

Petit ballon gris remue légèrement, glisse et tombe à terre !

Il roule au milieu de la chambre.

La porte entrouverte le tente bien.

Un souffle d’air envahit la pièce et par la fenêtre l’emporte.

Petit ballon se retrouve dans le jardin.

Il sent la terre humide, le parfum de la neige.

Il reconnaît les cris des enfants qui l’emmènent.

Le voilà tout à coup sur le sable, cric, crac, il roule sur les grains.

Brrr !!! un petit frisson sous les gouttes d’eau projetées par les vagues de la mer. Comme c’est rafraîchissant

Hop ! il décolle, deux petites mains toutes douces le portent et le transportent.

Le vent se lève et le soulève, le voici dans les airs.

Petit ballon gris découvre la forêt, tourne dans les feuilles.

Soudain une pluie glacée le parcourt. Il ne roule plus, il glisse, c’est froid mais comme c’est amusant.

Il entend une autre voix, qu’il reconnaît :

« Allez, il est l’heure de rentrer ! »

Hum ! une bonne odeur de chocolat chaud l’enveloppe. Il voit dans la cuisine de belles timbales fumantes.

En ce soir de Noël, Petit Ballon gris se sent bien, si bien, à sa place dans le couloir de l’entrée de la maison au milieu des chaussures, des blousons, des cartables et du paillasson.

Dans le vestiaire, face au miroir, décoré d’une babouchka turquoise, petit ballon gris se regarde.

Il a changé, petit ballon gris n’est plus petit, petit ballon gris n’est plus gris.

Il est tout gonflé, tout coloré.

Les couleurs de la vie, une vraie vie de ballon, tout simplement.